Karkwa la grande réunion d'octobre 2017

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samedi 26 avril 2008

(Sur)Exposition musicale signée Karkwa

Les cinq membres du groupe Karkwa pratiquent dans leur petit local, situé sur la rue d’Iberville, à Montréal, préparant la ronde promotionnelle entourant la sortie de leur nouveau CD, Le volume du vent. (Photo: Éric Carrière)

Le local de pratique n’est pas le plus beau, ni le plus spacieux. Pour dire vrai, il est désuet et sans aucun intérêt particulier. Mal insonorisé, poussiéreux, mal situé... Mais cela ne dérange aucunement les gars de Karkwa, qui y ont passé deux mois à la fin de la dernière année pour préparer leur nouvel album et qui y sont toujours, pratiquant jour après jour avant la grande tournée de promotion qui s’amorcera sous peu.

Assis sur une caisse de son, un amplificateur ou un simple boîtier de guitare, les cinq membres du groupe prennent une pause, le temps de répondre à quelques-unes de nos questions.

Récipiendaire en 2006 du prix Félix-Leclerc et nommé meilleur auteur compositeur de cette année-là (ex aequo avec Pierre Lapointe), le groupe a passé la majeure partie de l’hiver bien au chaud dans le local de musique situé sur la rue d’Iberville. Il en ressort aujourd’hui avec Le volume du vent, un disque marqué par le temps.

« Le temps qui passe est un thème récurrent sur ce disque, explique le chanteur, Louis-Jean Cormier. J’imagine que c’est parce qu’on vieillit tous un peu et qu’on voit que tout autour va vite. Certains d’entre nous ont des enfants, d’autres une maison avec une hypothèque. Le feeling “bonhomme” nous envahit un peu plus tous les jours, mais en même temps, on reste des kids qui tripent musique depuis maintenant dix ans. »

Louis-Jean Cormier a signé tous les textes de ce nouvel opus. « J’ai commencé à écrire en tournée, l’an dernier. Je m’inspire de ce que je vois et perçois autour de moi, de ce qui me touche et touche les autres membres du groupe », explique-t-il.

Comme cette fois où, voyant une vedette « pas rapport » à la télévision, il se questionne sur la pertinence d’accorder du temps d’antenne ou de la publicité à un artiste qui n’a rien à promouvoir sauf peut-être sa propre personne.

« Je ne comprends pas cette surexposition de notre star système. On presse au maximum. C’est correct d’être présent dans les médias quand tu as quelque chose à dire au niveau artistique, mais quand tu n’as rien, pourquoi il faudrait qu’on parle encore et toujours de toi ? Souvent, j’ai l’impression que l’image passe avant l’art. »

Pourtant, n’a-t-on pas vu de nos propres yeux, en novembre 2006, le groupe jouer à l’émission populaire L’heure de gloire, animée par René Simard ? « Ce n’est pas pareil, se défend le claviériste, François Lafontaine. Nous avons été invités parce qu’on était de l’événement Sacré Talent!, organisé par Espace musique et qui donnait la chance à des artistes de la relève d’être vus à la télévision publique. De toute façon, nous n’avons absolument rien contre l’exposition de notre art, à la télévision, dans les magazines, partout. Tant que ça parle de notre musique et non pas de notre petit bonheur personnel, on n’a aucun problème à être vus. »

Stéphane Bergeron, batteur du groupe, ajoute : « On n’a pas les moyens de se fermer des portes au Québec. C’est un petit marché ici, alors on est prêts à être surexposés pendant un certain temps s’il le faut. De toute façon, quand tu es fier de ton art, tu veux toujours en parler. »

Karwka aux FrancoFolies ?

Préparant sa tournée pour l’automne, le groupe sera présent dans quelques festivals cet été, dont le spectacle de la Saint-Jean-Baptiste. Est-ce possible également de penser à Karkwa pour les FrancoFolies, présentées à la fin du mois de juillet ?

Après une brève hésitation, le batteur y va de cette réponse : « On est actuellement en pourparlers, mais il est évident qu’on aimerait beaucoup en faire partie. »

Rappelons que le groupe avait été l’une des têtes d’affiche des Francos l’an dernier, en y allant d’une série de trois spectacles-événements qui avaient marqué le festival musical.

« On a aussi une tournée en France à préparer, lance Louis-Jean Cormier. On y va à la mi-juin et on aimerait y retourner plus tard dans l’année. On aimerait aussi aller faire un tour dans différents pays de l’Europe de l’Est. On sent une ouverture de ce côté-là et je pense qu’on est prêts à tenter notre chance là-bas. En tout cas, ce serait une super expérience pour nous. »

Il ne faudra donc pas bouder notre plaisir de voir Karkwa un peu partout au cours des prochaines semaines, car il semble que le groupe sera de plus en plus appelé à jouer à l’extérieur du pays. Dommage pour nous, bravo pour eux!

On vous présente le nouvel album, Le volume du www.montrealexpress.ca

Pour des nouvelles de Karkwa: www.karkwa.com

par Philippe Beauchemin Montreal Express

Poussé par le vent

On quitte le local avec Stéphane Bergeron – en attendant que tous les membres de Karkwa s’y pointent – pour une courte promenade sous un vent glacial afin de prendre un café au coin. C’est dans le ton. Après tout, le nouveau disque du groupe se nomme Le Volume du vent.

Le batteur nous offre le réveil-matin. Gentil. Avant le coup de midi, artistes et chroniqueurs de musique sont toujours logés à la même enseigne.

«Je crois que j’ai dû dépenser 60$ de café par mois durant toute la production, note Bergeron. C’est plus qu’une facture mensuelle de téléphone.»

Le journaliste sourit. On revient vers le local où le chanteur et guitariste Louis-Jean Cormier, le pianiste François Lafontaine et le percussionniste Julien Sagot nous attendent.

Le bassiste Martin Lamontagne aura du retard. Tant qu’il est à temps pour la photo… Dans le vétuste mais vaste et très bien éclairé local de répétition de Karkwa – vous devriez voir le local armoire à balais de Malajube –, on ressent encore la vibration de la création. Le groupe en a passé des semaines à accoucher de son troisième disque, l’un des plus attendus de l’année.


Si Le Pensionnat des établis n’a guère fait de vagues en 2003, il a démontré l’inventivité du groupe né il y a dix ans cette année. Les tremblements s’immobilisent, sorti deux ans plus tard, a fait vibrer mélomanes et critiques.

LES PRIX

À preuve, ce disque écoulé à 15 000 exemplaires a permis au groupe d’obtenir le prestigieux prix Félix-Leclerc aux FrancoFolies et le Félix de l’auteur-compositeur et interprète en 2006. Pression?

«La pression, c’est plutôt fuck it, raille un brin Louis-Jean Cormier. Le fait d’avoir eu une belle réaction avec le deuxième album et d’avoir gagné des prix, ça nous a juste motivés à clencher et à écrire d’autres tounes. Ça, ça nous a influencés positivement, comme une bonne tape dans le dos. C’est comme: Continuez les gars. On a réalisé qu’on ne faisait pas ça pour rien, qu’on était sur la bonne voie.»

Le Volume du vent n’est certes pas une rupture avec Les tremblements s’immobilisent, mais une continuité évidente.

«Le travail pour l’album, c’est parfois abstrait, note Bergeron. À un moment… Oui, tu te retrouves en studio et c’est là que ça sort. Mais les premières ébauches de ce disque, elles ont été faites avant la tournée des Tremblements … On «tapait» Les tremblements…, alors qu’on jouait déjà des chansons qui figurent sur cet album.»

Rien de nouveau, en définitive, avec ce qu’on peut définir comme étant la méthode Karkwa, à savoir être un groupe en constante évolution.

ÉCOUTEZ DES EXTRAITS DE LE VOLUME DU VENT:

Échapper au sort

La façade


MOUVANCE

«Finalement, quand on finit un disque, il y comme une espèce de libération et on est déjà prêt à passer à autre chose, note Cormier. Là, ça clenche! On vient de sortir de studio et on a déjà plein de nouvelles tounes.» (Fou rire de toute la bande) Moins dense au plan sonore aux premières écoutes, Le Volume du vent est doté d’arrangements plus étoffés. Au point qu’on pourrait parler d’album concept.

«On met plus souvent des mots sur la musique que l’inverse. C’est souvent la musique qui propose un sujet», note Cormier

«Mais en même temps, c’est pas tant qu’il a un concept plutôt qu’une direction, renchérit Lafontaine. On ne se dit pas: On va faire un album concept, pas plus qu’on l’a fait pour les albums précédents. Celui-là a un côté plus orchestral que sur Les tremblements On a poussé ça au max, mais Louis-Jean peaufiné ses textes plus que jamais.»

Les copains et les copines à bord

Pour Les tremblements s’immobilisent, Karkwa a eu droit à la collaboration de la légendaire Brigitte Fontaine. Cette fois, il y a encore des collègues au rendez-vous.

On comprend la présence de la bassiste Marie-Pierre Fournier, qui chante sur quatre titres. Après tout, n’est-elle pas la blonde de l’un des membres du groupe, qui se tord de rire quand le journaliste en fait la remarque? Mais il y a aussi Patrick Watson, Elisabeth Powell (Land of Talk), Olivier Langevin (Galaxie 500), etc.

«Certaines collaborations ont été naturelles», note Louis-Jean Cormier, en regardant François Lafontaine, plié en deux.

«D’autres étaient pensées depuis longtemps. C’était clair, net et précis depuis un an qu’Elisabeth Powell allait chanter dans Échapper au sort. Il fallait une voix de femme et ça allait être cette voix-là. Faire chanter des Anglais en français, c’est notre trip, et comme on est bons amis avec Pat Watson… Et Le Compteur, je trouve que c’est très «Pat Watson ».

«Même chose pour Dormir le jour avec Olivier, note Lafontaine. On savait qu’il allait avoir du fun. C’est ce qui est bien avec les collabos. À un moment, tu réalises que ça prend ça pour telle chanson.»

«Et pour revenir à la blonde… – fou rire général –, poursuit Cormier, elle avait déjà chanté dans Les tremblements. C’est une voix extraordinaire qui va bien avec la mienne.»

Engagement social et musical

Au travers des textes et des musiques, il ressort des évidences de l’œuvre de Karkwa. Groupe bien de son temps, le band est réfléchi, engagé au plan social, mais pas revendicateur au plan politique.

Au même titre que la musique de Karkwa transporte l’auditeur sans l’agresser, Louis-Jean Cormier observe, scrute, mais ne juge pas.

«On a toujours été comme ça. Des fois, on se permet de déborder, mais ça reste de la suggestion, note Cormier. Notre but, c’est d’écrire et de décrire. On ne veut pas proclamer, protester des affaires… On n’a pas le bagage sociopolitique non plus pour aller défendre des trucs aux côtés de Loco Locass qui martèlent ça d’un doigté de chef.»

«On est des gens d’opinion, mais on n’est pas un band politique, assure Stéphane Bergeron. Ce qui ne veut pas dire qu’on est mous. Si quelque chose nous fait dire: Ça n’a pas de bon sens, on va le dire.»

En bref, la notion galvaudée de modèle de la société que les musiciens représentent aux yeux des Américains et des Canadiens de l’Ouest, les membres de Karkwa en prennent et en laissent.

«Ça a de l’importance, mais c’est du cas par cas, assure Cormier. On a la possibilité de s’adresser à plusieurs personnes et il faut le faire, mais ça ne me tente pas de m’embarquer dans toutes les luttes. On un engagement social dans les chansons. Le fait de faire de la musique, c’est une forme d’engagement. Faire dans la marge, tirebouchonner des chansons et chanter en français, c’est un engagement en soi.»

IMAGES FORTES

Des titres comme Mieux respirer, Le Temps mort et Combien ont plusieurs niveaux de lecture, ce qui est dans la manière de Cormier.

«Nous autres, on veut plus rester dans la suggestion d’images, comme des tableaux, ajoute-t-il. Je trouve qu’il y a une force dans la suggestion. Par exemple, Échapper au sort décrit des choses qui arrivent encore aux jeunes: être retrouvés morts, gelés, dans des bancs de neige. Au lieu de chialer et de demander ce que le gouvernement fait pour lutter contre ça, juste de décrire la situation, ça marque. Sur le disque, ça tourne beaucoup autour du stress, du travail, du milieu urbain. C’est ça les thématiques qui reviennent. Il y une ligne directrice assez forte, mais on n’a pas écrit de scénario.»

S’il y a des titres à plusieurs niveaux de lectures, il y en a qui sont rentre-dedans, comme La Façade et Le Volume du vent, qui se concluent avec des crescendos de piano.

«Je suis un gros buzzé de musique minimaliste, dit Lafontaine. Je voulais qu’on pousse ça, sans que ça vire trop King Crimson, sans que ça soit trop hypnotisant, comme Philippe Glass, où tu te sens parti après 15 minutes.»

KARKWA

  • Formation: 1998
  • Membres:
    –Stéphane Bergeron
    –Louis-Jean Cormier
    –François Lafontaine
    –Martin Lamontagne
    –Julien Sagot
  • Disques:
    –Le Pensionnat des établis (2003)
    –Les tremblements s’immobilisent (2005)
    –La Volume du vent (2008)
  • Sites Web:
    www.karkwa.com
    www.myspace.com/karkwa
  • Karkwa: poésie sombre et musique planante

    «Leloup chante comme la vie est laide», chante à son tour Louis-Jean Cormier (Le temps mort). Mais il le chante sur des airs qui s’opposent à cette laideur ambiante. Entre la poésie sombre et la musique planante du Volume du vent, le nouvel album de Karkwa, la dichotomie est constante, frappante, intrigante.

    «Sort sombre... épais brouillard... temps mort... tremblements de terre... Nuit incendiaire... volcan... cendres...» Ce vocabulaire crépusculaire, Louis-Jean Cormier le décline d’une voix douce, sur des nappes musicales harmonieuses. Harmonie du soir ou crépuscule des dieux? Le fait est que par son ampleur et sa douceur, Le volume du vent tranche sur le rock régressif, primitif qui prévaut aujourd’hui.

    «Je parle de ce que je vois autour de moi : des clochards partout, des fous retrouvés gelés dans un banc de neige, des vieillards solitaires, des jeunes paumés... Tout cela n’est pas rose. Mais malgré tout ce qui peut arriver de mauvais, même si ça chie totalement, il faut que la musique reste belle. Il doit en rester quelque chose de bien», déclare le chanteur Louis-Jean Cormier, qui a écrit les paroles de ce nouvel album.

    Le but est atteint. Au-delà des enfers quotidiens et des purgatoires urbains décrits dans Le volume du vent, le disque laisse une surprenante impression de sérénité et de luminosité. De la bonne musique avant toute mauvaise chose.

    Dans cet univers sonore complexe fait d’inextricables influences, on croise John Lennon, Bob Dylan, Philip Glass, Steve Reich et beaucoup d’autres figures légendaires. Le piano bien appuyé de Dormir le jour, c’est le Lennon des beaux jours... La guitare folk de Oublie pas, c’est le Dylan de toujours... «N’oubliez pas Steve Reich, le compositeur pété qui nous a inspiré les audaces de Solstice», ajoute le chanteur.

    La touche Harmonium

    On détecte aussi la touche Harmonium, dans des plages aérées comme Mieux respirer. «C’est peut-être mon timbre de voix et ma diction... Ces influences sont bien présentes, mais il y en a beaucoup d’autres. Nous sommes des mélomanes maladifs, nous écoutons de tout, principalement les disques des années 70. Nous sommes flattés de toutes ces comparaisons, d’autant plus que nous pensons avoir si bien assumé et assimilé nos influences qu’elles sont devenues inconscientes.»

    Chez Karkwa, l’enrobage musical éclectique et l’importance accordée à la forme font que ce groupe n’est pas classé comme engagé-enragé. «Nous ne crions pas nos engagements à tue-tête. Au lieu de chialer, nous préférons brosser des tableaux impressionnistes de la réalité, et cela frappe aussi fort.»

    Il s’est écoulé deux ans et demi depuis la parution de l’album précédent, Les tremblements s’immobilisent. Un laps de temps jugé trop long par Cormier et les quatre autres musiciens de Karkwa. «Nous rêvons de sortir un album par an, comme Plume dans les années 70, l’âge d’or du disque québécois! Les tremblements... étaient à peine sur le marché que nous avions déjà plusieurs des pièces du disque à venir. C’est peut-être tant mieux : nous avons eu tout le temps de les roder en spectacle avant d’entrer en studio...»

    L’été qui s’en vient sera fertile pour Karkwa, qui apparaîtra dans plusieurs festivals, avant d’entamer sa tournée automnale. Le groupe fera-t-il escale au Festival d’été de Québec? «Non, mais nous présenterons un gros spectacle à Québec durant le Festival», conclut Louis-Jean Cormier, qui réserve pour plus tard l’annonce du lieu et de la date de l’événement.

    Régis Tremblay, Le Soleil, Québec

    vendredi 25 avril 2008

    Karkwa - le troisième album

    Cinq garçons dans le vent... et la tourmente!


    Une sorte de polyphonie corse à la québécoise traverse les chansons du nouvel album de [karkwa], le meilleur groupe rock d'ici depuis Les Colocs, tel un choeur d'âmes errantes, telle la plainte sans fin de tout un monde de déclassés, de laissés-pour-compte, dont la souffrance souffle par bourrasques, jusqu'à constituer un sacré volume... L'album s'intitule Le Volume du vent, et il est magistralement sombre. Rencontre dépeignée.


    Quand même pas au Snake Pit? Eh oui, au Snake Pit. Les cinq gars de [karkwa], le groupe phare du Québec rock de cette décennie, ont leur local dans la même bâtisse de la rue Iberbille où, il y a vingt ans tout juste, je faisais mon propre ramdam avec des copains. Gros flash mauve. On appelait ça le Snake Pit. On pratiquait au sous-sol, dans un placard, l'été c'était l'Amazonie, d'où l'appellation. [karkwa] occupe le grand local à l'étage, avec fenêtres (qu'on ne peut ouvrir, rapport au bruit). Lieu vaste et vétuste. «Ça nous prenait grand: on a beaucoup d'équipements», explique Louis-Jean Cormier. Je lui dis mon étonnement: le Snake Pit, dans ma tête, c'était pas pour les vrais groupes qui font des disques plébiscités et trois spectacles différents en trois soirs aux FrancoFolies. Au mieux pour les piocheux dans mon genre. Dites donc, les gars, c'est encore la galère, [karkwa], au troisième album?


    «C'est de la belle survie», résume Cormier. Certains ont des familles, le claviériste François Lafontaine s'est acheté une maison («[...] et je vais payer pour jusqu'à la fin de mes jours», ajoute-t-il en riant), mais on n'engrange pas les REER. Cormier rigole: «Moi, quand j'ai un peu d'"over", je m'achète une guit'. Une bonne guitare, ç'a un meilleur rendement qu'un REER: je peux la revendre trois fois le prix. On n'est pas à plaindre, on est heureux. On crée sans contrainte, et on a un salaire. Et on a des à-côtés: je fais de la réalisation d'albums [l'excellent À côté d'la track de David Marin, tout récemment], je joue avec d'autres. Ça paye, ça aide. Et ça fait aussi partie du plaisir

    Puis, il est «trop tard pour revenir en arrière», comme le dit la chanson Le Compteur, qui ouvre Le Volume du vent, troisième album de [karkwa] en huit ans d'existence intense. Une vie de groupe rock ne se vit pas dans le même espace-temps que le commun des mortels. Si ça vieillit autour, c'est un peu toujours la gang d'ados à l'intérieur: «Pendant que les enfants chassent les vieux / Au pas lourd / Moi, je ne vois rien, inconscient de courir sur les mains... » De ce contraste plus flagrant à trente ans qu'à vingt, de ce déphasage parfois malaisé, est né l'album. «Quand tu fais de la musique, des tournées, tu perçois tout comme si tu étais à l'extérieur du roulement normal de la vie, commente le batteur Stéphane Bergeron. C'est une drôle d'impression, parce que tu vieillis quand même. T'as l'impression d'être à côté de la société.»

    Sentiment d'exclusion qui n'est pas si loin de celui du sans-abri, du fou, du désenchanté, du dépressif, à cette différence fondamentale près: le musicien choisit sa voie parallèle, et en jouit. Ça n'empêche pas une empathie certaine envers les exclus de toute provenance. Une sensibilité accrue à la souffrance des laissés-pour-compte. «Quand t'es en studio, t'es ailleurs, poursuit Bergeron. De 11h à 2h du matin, tous les jours, perdu dans la musique. Et quand tu sors dehors, t'es comme mésadapté. T'écoutes plus les nouvelles, tu sais pas ce qui se passe. T'es comme un fantôme.»

    Un album peuplé de fantômes

    Le Volume du vent est peuplé de fantômes. D'âmes errantes. On les entend un peu partout: des voix qui s'immiscent entre les musiques et les textes, tout un tas de voix qui s'entremêlent, se font et se défont. On dirait du vent, parfois doux, souvent violent, tourmenté. On pense aux polyphonies corses, on pense aussi à la cacophonie de voix dans la séquence de traversée du temps dans le film 2001: odyssée de l'espace. «Au départ, récapitule Cormier, on voulait qu'il y ait beaucoup de voix en harmonie. Puis on s'est laissés emporter là-dedans. C'est devenu des envolées de quatre ou cinq voix l'une par-dessus l'autre, sur plusieurs octaves. Toujours sans paroles. Ça nous faisait une sorte d'instrument humain.» Le résultat est endémique (et envoûtant, et inquiétant, et fascinant): ce vent de voix épouse les mélodies des cordes, suit les licks de guitare, part en peur et puis se calme et repart en peur, s'insinue entre les strates du rock de [karwka] comme de la lave en fusion. Tout l'album en est imprégné, habité. Comme si tout un peuple squattait Le Volume du vent.

    Comment aimer dans une telle tourmente? C'est ce dont parle Deux lampadaires. Comment la tempête familiale peut-elle mener quelqu'un à mourir gelé dans un banc de neige? C'est le propos d'Échapper au sort. Combien de temps encore résisterons-nous au vent mauvais, se demande Cormier dans Combien: «Combien d'années / D'armées décimées / Combien d'argent, / D'arnaques de tyrans / C'est long longtemps... » Comment parvenir à ouvrir une brèche dans les usines à misère et que souffle un vent de liberté? À la chaîne, dernière pièce du disque, pose la question sans y répondre, mais un choeur d'enfants (les élèves de l'école Saint-Arsène) s'élève à la fin comme une grande respiration.

    Dur album. Lourd album. Dur, lourd, intense, poignant et magnifique album. Entouré par ces gaillards rigolards et sympas, Cormier autant que Lafontaine, Bergeron, Julien Sagot et Martin Lamontagne, j'ai peine à croire que ça vient d'eux. «Quand t'es heureux, tu parles moins de toi que de ce que tu constates, dit Bergeron. On ressent de l'agressivité par rapport à ce qui se passe autour de nous, renchérit Cormier. L'état du monde nous rentre dedans. Alors, ça ressort.» «T'as pas besoin d'être junkie pour parler d'un junkie», ajoute Bergeron. Un minimum de perméabilité suffit, comprend-on. Plus la capacité de traduire ça en musique.

    Et quelle musique! La force de [karkwa] est de même nature que les meilleurs groupes d'hier et d'aujourd'hui, d'Octobre à Radiohead en passant par Pink Floyd (écoutez Dormir le jour et ses harmonies à la David Gilmour-Rick Wright): l'expérience est totale. L'album commence, le vent nous soulève et ne nous redépose pas avant la fin. Si on veut, on peut s'attacher aux textes, les laisser résonner longtemps. Si on veut, on peut s'abandonner aux modulations des musiques, tout aussi longtemps. Dans Le Solstice, le texte issu d'un poème de Pierre Nepveu est au moins aussi prenant que la séquence instrumentale répétitive à la Steve Reich. «Si ça donne ça, c'est qu'on a réussi quelque chose», apprécie Bergeron. Cormier poursuit: «[karkwa], ç'a toujours été la quête du mariage parfait entre les textes et la musique. Mais ça vient toujours de la musique. La musique dicte le thème. C'est pas de la chanson française qu'on fait. C'est du rock au Québec.»

    Je dirais même plus: c'est du [karkwa]. Ce qui n'est pas rien, après 50 ans d'histoire du rock et mille millions de métissages. Avoir un son, un style à soi, ça relève de l'exploit. «Ça s'est construit sans qu'on y pense, nuance Lafontaine. Mais c'est là, on le constate. Quand on est sortis du mastering à 5h du matin, après deux nuits blanches, Louis-Jean, moi et Mathieu [Parisien, coréalisateur, preneur de son et membre honoraire], je me souviens que Louis-Jean a dit: "Ça, ça sonne comme nous autres."» Cormier sourit: «Je pense que c'est la première fois que je disais ça à propos de [karkwa]. On était brûlés, on ne savait plus quelle journée on était, mais on était pas mal heureux.» Gageons qu'il ventait un peu.

    Sylvain Cormier Le Devoir

    mercredi 23 avril 2008

    Vive le vent

    Karkwa souffle sur les attentes suscitées par son dernier album et lance Le Volume du vent, un compact aussi solide qu'une maison de briques, mais aussi soigné qu'un château de cartes.

    Mercredi matin, 11 h 30, les membres de Karkwa s'affairent à réaménager leur local de répétition après avoir trimballé leurs instruments dans différents studios d'enregistrement pour accoucher de leur troisième album, Le Volume du vent.


    Boyau d'aspirateur à la main, le batteur Stéphane Bergeron éteint la bruyante machine à mon arrivée. "On fait toujours le ménage avant de recevoir de la grande visite", plaisante-t-il. Faudra faire gaffe en essuyant les bottes. La neige et le grésil tombent encore sur la ville paralysée par ces déferlantes peaux de lièvre, comme le chante Tricot Machine.

    "Ça tombe bien parce qu'on voulait lancer le disque avant que la neige fonde", explique le chanteur/guitariste Louis-Jean Cormier. Attendu, le compact atterrira sur les tablettes des disquaires le 1er avril. Pas de souci, même si l'on fêtera le poisson ce jour-là, les lacs seront toujours gelés et les déneigeuses au travail sur les routes de la province.


    Conservant l'approche rock atmosphérique des Tremblements s'immobilisent, deuxième effort du groupe paru en 2005 et vendu à près de 20 000 exemplaires, Le Volume du vent est un album d'hiver, enregistré pendant la saison froide, de décembre à février derniers. Son titre nous met la puce à l'oreille, et ses chansons, dont Le Frimas, corroborent la thèse. Faisant l'objet d'un vidéoclip dessiné par Alexandra Myotte, Échapper au sort est même inspirée par la triste fin d'un sans-abri mort gelé dans un banc de neige. "Karkwa, en général, est un groupe d'hiver. Notre musique a toujours été froide dans le bon sens du terme. Notre côté sombre a quelque chose de glacial, et on a utilisé beaucoup de xylophones et de vibraphones sur ce disque, des sonorités souvent associées à des groupes nordiques comme Sigur Rós, par exemple."


    "On n'a pas l'habitude d'écrire des textes joyeux sur fond de reggae, c'est certain", soulève Stéphane.


    LA RAFALE


    Si Les Tremblements s'immobilisent s'ouvre avec l'intensité et la lourdeur rock de La Chute, les premiers instants du nouveau gravé font preuve d'une nervosité aussi empreinte d'urgence. Les percussions du Compteur imitent le tic-tac effréné d'une montre détraquée, une course en lien avec l'effet du temps sur l'homme, sujet de la pièce.


    "On voulait des textes moins sombres que sur Les Tremblements, note Louis-Jean. On a évité les chansons sur les assassinats de président ou les tueries dans les écoles pour aborder des sujets moins lourds."


    L'approche n'affecte en rien la force de frappe du combo qui canalise ses énergies pour donner naissance à des crescendos aux arrangements toujours aussi riches, peaufinés et mélodiquement efficaces. Pas surprenant que le groupe ait remporté de nombreux prix, dont le Félix de l'Auteur-compositeur de l'année en 2006, et que Louis-Jean Cormier et le claviériste François Lafontaine collectionnent les collaborations depuis trois ans (avec David Marin, Marie-Claire Séguin et Diane Tell pour le premier, Galaxie 500, Alfa Rococo, Frank Martel et Le Husky pour le deuxième).


    Le constat est criant sur Le Solstice. Habilement construite, la pièce se bâtit sur un fragile jeu de guitare aérien et gagne en puissance alors que s'ajoutent tour à tour les couches de voix, piano, xylophone, batterie et basse. La virtuosité des musiciens de Karkwa, complété par le percussionniste Julien Sagot et le bassiste Martin Lamontagne, donne au quintette montréalais les moyens de ses ambitions: couvrir un large spectre sonore aux propriétés enivrantes. "On a l'impression que le groupe sonne big mais, ironiquement, cette tendance nous a été inspirée par la musique minimaliste de Steve Reich. On utilise souvent des motifs qui s'entrecroisent et qui, juxtaposés, forment des crescendos d'intensité. Ça peut aussi faire penser à Philip Glass. Les gens voient souvent la musique minimaliste comme des compositions simples, sans grands arrangements, mais il s'agit plutôt de miser sur différents motifs qui se répètent pour créer un effet hypnotique."


    "C'est le changement dans la répétition, ajoute François. On a évité les gros riffs de guitare et opté pour plus de textures, de motifs."


    La galette tire d'ailleurs son titre des paroles du Solstice, une adaptation d'un texte de Pierre Nepveu commandée à Karkwa dans le cadre de l'évènement 100 Jours de bonheur où plusieurs musiciens, cinéastes et photographes s'inspiraient de poèmes québécois consacrés au bonheur.


    LE SIFFLEMENT


    Composé lors de tournées québécoises et françaises, alors que la troupe profitait des tests de son avant les concerts pour travailler les nouvelles chansons, l'album marque une mini-révolution vocale pour la formation. Les harmonies y sont plus présentes et la voix de Louis-Jean est parfois même appuyée de chants féminins: ceux de Marie-Pierre Fournier (choriste pour Ariane Moffatt et Stefie Shock) et Elizabeth Powell (des Montréalais Land of Talk). "Enregistrer un disque, c'est une célébration, t'as envie de convier plein de monde et de délirer, remarque le musicien. Invité à chanter sur Le Compteur, Patrick Watson a carrément amené la chanson ailleurs, et on s'est laissé prendre au jeu."


    En plus de jouer de la guitare sur Dormir le jour, Olivier Langevin a aussi prêté sa voix au disque, tout comme une vingtaine d'écoliers. Concluant À la chaîne, une pièce sur les bambins exploités en usine, cette collaboration est survenue à la toute fin du processus d'enregistrement, lorsque François est débarqué sans prévenir dans le bureau du directeur de l'école primaire St-Arsène. "En composant la pièce, on savait déjà qu'un choeur d'enfants améliorerait la fin, mais nos démarches auprès de chorales ne marchaient pas trop. J'ai eu le flash en écoutant la chanson au studio du coréalisateur Mathieu Parisien: Criss! Il y a une école juste à côté! Je me suis levé et j'ai cogné à la porte du bureau du directeur. Je lui ai expliqué qu'on voulait enregistrer ses enfants. Le gars avait du Malajube et du Karkwa dans son ordinateur. Ça s'est fait super facilement."


    "Le prof de musique a amené les élèves dans le gymnase, où on avait installé des micros, enchaîne Louis-Jean. Les enfants étaient super tranquilles et chantaient sur la note, mais pas assez au goût du prof qui leur a demandé de recommencer avec plus de professionnalisme. C'est là que je me suis levé: Non non, non! On veut pas des chanteurs qui torchent, on veut des énervés. C'est une chanson sur les usines où des enfants travaillent à la chaîne. On a besoin de rébellion: criez de toutes vos forces, sautez dans les airs! Soyez tout sauf tranquilles et bons. Les jeunes ont capoté, raide."


    Le volume du vent dans les cordes vocales y était fort, très fort. "Paraît que leurs cris ont ébranlé la structure de l'école. Ils ont même fermé la place la semaine dernière. Ils avaient peur que le plafond s'effondre et ils ont dû enlever la neige sur le toit, juste au cas", rigole François.


    Olivier Robillard Laveaux / voir.ca

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